Après le salon du livre de l’île de Ré
Le salon du livre de l’île de Ré a fermé ses portes. Le salon est fini, mais il résonne encore en moi, dans les conversations, les échanges au détour d’une table d’auteur, dans les regards qui s’attardent sur une couverture. Mes pensées restent imprégnées de ces mains qui feuillettent un livre : certaines le font avec curiosité, d’autres timidement. Il y a aussi des silences, des visages qui se penchent sur un passage, puis se redressent en souriant. L’effervescence de ces trois jours retombe : les stands démontés laissent une impression qui persiste dans mon cœur, celle d’avoir participé à une scène de théâtre où la lumière n’est pas toujours dirigée vers ceux qui en ont le plus besoin.
Ce n'est pas dans l'esprit de critiquer les organisateurs, mais le salon à Ré ressemble à un vaste décor médiatique. En amont, les campagnes de communication, la présence des libraires et les conférences consacrées aux nouveautés imposent leurs visages, leurs titres et leurs récits. On présente les livres déjà attendus, portés par des maisons d’édition puissantes, des auteurs connus et des stratégies commerciales maîtrisées. Ces écrivains n’ont pas toujours besoin d’un salon pour rencontrer leur public. Leur notoriété, leur présence médiatique et les moyens déployés autour de leurs ouvrages suffisent souvent à attirer les lecteurs. À Ré, tout est fait pour que le visiteur se dirige naturellement vers eux. Le lecteur connaît leurs noms. Il a vu leurs visages à la télévision, entendu leurs voix à la radio et lu des articles à leur sujet. Il vient parfois chercher ce qu’on lui a déjà recommandé, comme si la lecture était devenue une expérience balisée, sécurisée, presque préprogrammée.
En aucun cas je ne condamne les auteurs reconnus ni ne nie leur talent. Certains méritent pleinement leur succès. Mais il est regrettable que cette visibilité monopolise l’attention au point de laisser dans l’ombre de nombreux écrivains dont la seule faute est de ne pas disposer d’une machine commerciale comparable. L’auteur inconnu paie cher sa place pour participer à ce salon, mais il faut à tout prix que cet écrivain reste dans l’ombre, sans perturber la visibilité des auteurs qui font se déplacer le grand public.
Derrière le stand d’un auteur indépendant, il y a du travail, de la patience et une foi presque déraisonnable en la littérature. Il y a des heures et des heures d’écriture, de corrections, de doutes, parfois de renoncements. Il y a des livres faits sans grands moyens, mais avec une exigence sincère.
Cela fait vingt ans que je fais partie de ces auteurs indépendants qui demandent simplement d'exister. Je sais ce que signifie arriver dans un salon avec ses propres livres, ses propres espoirs et cette inquiétude discrète qui accompagne chaque rencontre. On se demande si quelqu’un s’arrêtera, si un visiteur prendra le temps de lire la quatrième de couverture, si une phrase, une image ou une couleur créera le lien. On attend sans vouloir trop attendre, car l’écrivain indépendant apprend vite à ne pas mesurer sa valeur au nombre d’exemplaires vendus en une journée.
Quelques personnes se sont arrêtées devant mon stand. Certaines ont été touchées par la lumière émanant de mes couvertures. Elles ont regardé, posé des questions et écouté. Elles ont parfois reconnu, dans mes livres, une sensibilité, une émotion ou une démarche qui leur parlaient. Ces moments, modestes en apparence, ont une importance considérable. Ils montrent que tout n’est pas perdu. Ils rappellent que la rencontre directe peut encore bouleverser les habitudes, ébranler les certitudes et ouvrir la porte à des textes, des livres que les algorithmes ou les campagnes publicitaires ne proposeront jamais.
Alors, du fond du cœur, je remercie ces lecteurs curieux, ceux qui acceptent de sortir des sentiers battus. Ceux qui ne se contentent pas du classement des meilleures ventes. Ceux qui comprennent qu’un seul chiffre ne suffit pas à mesurer la valeur d’un livre. Un ouvrage peut être largement vendu et pauvre en profondeur. Un autre peut simplement porter une parole essentielle. Le succès commercial et la qualité littéraire ne sont pas ennemis, mais ils ne sont pas synonymes.
C’est là que le rôle du lecteur devient essentiel. Lire n’est pas seulement consommer une histoire, du papier. Lire, c’est choisir de rêver, de s’interroger, de se laisser surprendre. C’est accepter de rencontrer une voix qui ne ressemble pas à celles que l’on entend habituellement. Or, le lecteur contemporain semble parfois perdre la capacité à faire la part des choses entre la belle littérature et le livre commercial. On lui vend une nouveauté comme on vendrait un produit de supermarché : avec une promesse d’émotion immédiate, une couverture soigneusement étudiée et un discours parfaitement calibré.
Le livre commercial n’est pas forcément mauvais. Le livre commercial peut divertir, émouvoir et accompagner un moment de la vie. Mais le livre commercial devient problématique lorsqu’il occupe toute la place et prétend représenter, à lui seul, la littérature. La littérature ne se résume pas à ce qui est visible. La littérature ne se limite pas aux ouvrages placés au premier plan des rayons ou des tables lors d'un salon. La littérature vit aussi dans les marges, dans les petites maisons d’édition, dans l’autoédition exigeante, dans les recueils de poésie et dans les textes qui cherchent moins à séduire qu’à dire quelque chose de vrai. Le vrai lecteur peut alors s’arrêter là où la joie de lire rejoint la joie de transmettre.
La poésie souffre particulièrement de cette invisibilité. La poésie n’a pas le vent en poupe. La poésie se vend moins, se montre moins, se commente moins. On considère souvent la poésie comme difficile, élitiste, ringarde ou dépassée. Pourtant, la poésie reste l’un des espaces les plus libres de la création. La poésie accueille la modernité, les fractures du monde, les préoccupations intimes, les bouleversements technologiques, les blessures sociales et les espérances nouvelles. La poésie n’est pas une forme ancienne condamnée à répéter les mêmes images. La poésie se transforme avec son époque. La poésie ne cherche pas toujours à raconter. La poésie cherche parfois à faire ressentir, à déplacer le regard, à suspendre le temps. La poésie permet encore d’habiter les esprits. La poésie rappelle qu’une phrase peut être plus qu’une information : une lumière, une question, une blessure ou une promesse.
C’est pourquoi j’écris encore et continue.
Les ventes modestes — ces petits 1 % qui pourraient sembler insignifiants dans un bilan commercial — représentent pour moi bien plus. Ces ventes prouvent qu’un livre peut encore trouver son chemin sans être porté par le bruit. Ces ventes rendent possible la poursuite d’une aventure poétique qui, autrement, risquerait d’être reléguée aux oubliettes. Chaque exemplaire vendu constitue une rencontre potentielle, une graine déposée quelque part dans la conscience du lecteur.
Je ne prétends pas bouleverser les règles du marché. Je connais trop bien les difficultés que rencontrent les auteurs inconnus : la fatigue des salons, l’attente, les refus, les gens qui passent et ne s'arrêtent pas, le sentiment de parler dans un espace saturé de voix. Mais je crois aussi à la ténacité.
Aujourd’hui, je m’adresse à mes compagnons de route, ces auteurs non médiatisés. Je veux leur dire qu’il faut continuer à présenter leurs livres, à en expliquer la naissance, à défendre une littérature qui ne se résume pas à sa seule rentabilité. Il faut croire que la curiosité du lecteur peut vaincre les habitudes imposées.
Je reste persuadée que la belle littérature n’est pas morte. Elle avance parfois discrètement, loin des vitrines les plus brillantes. Elle se construit dans la patience, la sincérité et le risque. Elle possède encore des années‑lumière pour se répandre, se renouveler et toucher ceux qui accepteront de l’accueillir
La poésie n’a peut‑être pas le vent en poupe, mais elle a le temps, la profondeur et la lumière de la Vie. Je continue mon chemin, remplie d’une mission : être peut-être cette ambassadrice qui démontre que la poésie est vivante et qu’elle n’a pas encore prononcé son dernier mot.
Après le salon de l’île de Ré et ma quatrième participation, je repars avec des interrogations, mais aussi avec une énergie nouvelle. La grande scène littéraire continuera sans aucun doute à mettre en avant ceux qui sont déjà sous les projecteurs. À nous, auteurs moins connus, de tenir nos lampes allumées. À nous de créer, de proposer et d’aller à la rencontre des lecteurs qui, pour la plupart, veulent être surpris et lire des ouvrages hors des sentiers battus et loin du profit et du chacun pour soi.
Avant de finir, je m’adresse aux organisateurs pris dans ce tourbillon commercial, avec ce message : Ayez un autre regard sur les auteurs qui paient leur place en leur donnant une visibilité réelle, afin qu’ils ne restent pas dans l’ombre et ne repartent pas déçus et amers. C'est tellement frustrant de repartir avec sa valise remplie de livres invendus alors qu'au milieu de l'allée, nul regard ne se tourne vers celui qui débute, celui qui propose de belles histoires et des livres à partager.
Cependant, comme d'habitude, l'excellente organisation et le public étaient au rendez-vous de cette belle fête de pas tous les livres...
Jeannine B
